Reportage

Le Fishdoc pour les animaux à sang froid

Les carpes d’ornement – appelées kois – ont de nombreux amateurs, admirateurs et propriétaires. Avec 16 variantes principales et bien plus de 100 sousespèces, certaines variétés de koi sont tellement onéreuses à acquérir que leurs propriétaires peuvent conclure une assurance de risque également dans notre pays. L’une des personnes qui se soucient en Suisse de la santé et du bien-être des poissons, en particulier des kois, est Ralph Knüsel, Dr méd. vét., vétérinaire spécialisé dans les poissons.

Descendant de la carpe noire, (Cyprinius carpio), son ancêtre, le koi séduit par la splendeur de ses couleurs, enchante par son caractère confiant et impressionne par sa taille et le grand âge qu’il peut atteindre. Ainsi, les kois originaires d’Asie, élevés de manière ciblée (désignation japonaise: nishikigoi; nishiki signifie brocart, goi signifie carpe), sont les rois incontestés des étangs de jardin! Si les soins et la détention conformes aux besoins de l’espèce créent pour les précieuses carpes d’ornement des conditions de vie et de croissance optimales, leur santé ne doit pas non plus être laissée au hasard. En Suisse et dans les pays limitrophes, Ralph Knüsel, Dr méd. vét., s’est spécialisé dans leur bien-être. Lui aussi a été séduit par les carpes d’ornement japonaises. Depuis quelques années il entretient lui-même un étang de kois, et prend plaisir à en nourrir à la main certains, qui se laissent caresser: «Pour le moment il y en a 15. Nous gardons notamment des kois que nous avons opérés, car nous voulons voir dans quelle mesure ils récupèrent bien et combien de temps cela prend jusqu’à ce que la tumeur repousse le cas échéant.»

Avec l’équipe de sa société fishdoc GmbH à Rain, dans le canton de Lucerne, il s’occupe, en tant que vétérinaire spécialisé dans les poissons, de kois d’étang, de poissons d’aquarium d’eau douce et d’eau de mer ainsi que de la gestion générale de la santé, en collaboration avec des éleveurs et des propriétaires dans la pisciculture biologique et conventionnelle. «Nous avons des conventions de médicaments vétérinaires avec quelques élevages de poissons de consommation et de repeuplement, dont nous suivons et visitons régulièrement les exploitations. En coopération avec le Laboratoire national pour les maladies des poissons (NAFUS) à Berne, nous conseillons tant les pisciculteurs, en cas de problèmes ne pouvant être résolus sur place, que les offices vétérinaires et les administrations de la pêche en cas de maladie des poissons», explique Ralph Knüsel au sujet des interventions vétérinaires.

Par avion dans l’étang

Ralph Knüsel montre où les kois commencent leur voyage stressant.

Pour offrir une bonne vie aux poissons d’ornement, leurs propriétaires devraient attacher de l’importance à un étang planifié et construit de manière adéquate, avec une qualité de l’eau saine et à la bonne température. Règle approximative: 1 koi pour 2000 litres d’eau. Reto Gartmann, collaborateur chez Koi-Breeder à Schinznach Dorf et responsable de l’encadrement des poissons, est conscient de l’importance d’une détention professionnelle des kois. Et il connaît aussi la manière professionnelle dont les précieux poissons doivent être emballés pour atteindre leur domicile dans l’étang de leurs acheteurs/propriétaires. Dans l’avion en provenance d’Asie, les kois peuvent séjourner pendant 34 heures dans une boîte. Il est donc indispensable de les faire jeûner au préalable (= une semaine sans nourriture) avant d’affronter l’épuisant voyage outre-mer. «Pour empêcher que leur sachet de transport plastique ne se remplisse de matières fécales, les poissons y sont tout juste recouverts d’eau, le reste est rempli d’oxygène et le sachet est ensuite emballé dans une boîte d’expédition sombre. Les grands poissons ne peuvent pas s’y déplacer beaucoup. Les exemplaires plus petits, d’une taille de 8–12 cm environ, sont expédiés par groupes de 50 à 60. Ce n’est pas le facteur qui les livre en Suisse, car chez nous l’envoi d’animaux vivants est interdit », explique Reto Gartmann au sujet des préparations au voyage à la fois étonnant et étrange des carpes d’ornement. Les kois du Japon parviennent chez Breeder d’abord pour une quarantaine de deux à trois mois dans une installation désinfectée spéciale, et ensuite seulement dans le show-room pour la vente.

Contrôle d’automne parmi les rois des étangs

En Suisse, la densité des vétérinaires spécialisés dans les maladies des poissons est faible. Ce sont surtout le printemps et l’automne qui sont des saisons de travail très intensif pour les Fishdocs, parce que c’est alors que les bilans de santé au «domicile» des poissons font presque partie de l’ordre du jour. En plus du travail et de la famille, il ne reste pas beaucoup de temps ou d’espace pour autre chose, par exemple les hobbies, qui englobent pour ce vétérinaire des poissons engagé, époux et père de trois enfants (de 9, 11 et 12 ans) les voyages, le sport et la lecture. «En Suisse il existe seulement deux cabinets vétérinaires spécialisés uniquement dans les poissons: le cabinet pour kois à Ulmiz dans le canton de Fribourg et notre fishdoc GmbH. Deux vétérinaires travaillent en outre au laboratoire de diagnostics des maladies chez les poissons et les animaux sauvages à la faculté Vetsuisse de l’Université de Berne. C’est la raison pour laquelle des échanges spécialisés et l’entretien du réseau, particulièrement dans la région germanophone, sont très importants», affirme le vétérinaire.

Cependant, le Dr Knüsel m’a donné à moi, journaliste, l’occasion d’avoir mon premier contact rapproché avec les magnifiques kois, et cela de manière étonnamment rapide: il m’a emmenée en visite dans le canton de Zurich! D’abord à Hochfelden pour le contrôle d’automne convenu pour neuf kois, que le couple de propriétaires avait d’une certaine manière adoptés voici bientôt deux ans en même temps que l’achat de la maison. Le deuxième rendez-vous à Embrach était une visite d’urgence demandée par le propriétaire inquiet. Quatre semaines auparavant, le Dr Fabienne Ott Knüsel, son épouse et la chirurgienne de l’équipe de Fishdoc, avait retiré à une femelle Shiro Utsuri de gros calibre une tumeur de 580 grammes, y compris les ovaires, dans le bas-ventre. À présent, quelques jours avant le retrait des fils prévu, l’opérée va mal et son ventre est «extrêmement gros».

Débarquement express à terre pour l’examen

On en vient tout de suite aux choses sérieuses lors du rendez-vous à Hochfelden. C’est-à-dire au bassin, où les kois paraissent déjà attendre leur médecin et sortent avec curiosité la tête de l’eau, gueules ouvertes. Après que le Fishdoc a demandé à la maîtresse de maison si elle a remarqué quelque chose d’anormal, il installe le microscope qu’il a apporté, place à portée de main les épuisettes à koi et à transbordement (épuisette et filet noir en coton), remplit le bassin d’examen d’eau de l’étang et d’anesthésiant: «D’habitude nous faisons deux bilans de santé par année. Le diagnostic de groupe sert à identifier dans un groupe de poissons les éventuels problèmes de santé ou modifications, à les traiter, et à les examiner de façon ciblée si le propriétaire signale une suspicion de maladie», explique-t-il au sujet de la procédure. Ainsi, à Hochfelden, trois kois sont placés dans le bain anesthésiant. La dose est une valeur empirique. «Au cours des dix dernières années, j’ai anesthésié plus de 10 000 poissons pour mon travail. Si l’un ou l’autre se raidit ou a des convulsions, il est aussitôt retiré!»

Le premier sujet transporté de manière routinière dans le bassin d’examen est une femelle Shiro Bekko noire et blanche, longue de près de 70 cm (bekko signifie écaille de tortue, par référence à la peau écailleuse), qui s’endort en quelques minutes. Le Fishdoc soulève les opercules des branchies, examine les cavités, qui présentent une belle couleur rouge foncé. Le koi présente une cambrure, qui est probablement causée par une vessie natatoire arrière coudée. Ceci peut être congénital ou causé par des ovaires de formation irrégulière. Quelques taches de pigmentation sont apparues récemment. Sinon tout est en ordre; le résultat de l’examen est confirmé par le test parasitologique. Il est temps que le koi se réveille. Et soit replacé directement dans le bassin familier, où Ralph Knüsel retient encore un bref instant par les nageoires le poisson encore un peu étourdi, le fait bouger précautionneusement d’avant en arrière jusqu’à ce qu’il puisse se tenir droit et s’échapper.

Salle d’examen en plein air du Fishdoc Ralph Knüsel au bord de l’étang.
De l’eau à l’air: saisie par la cavité buccale et un face-à-face très bref avec le koi Kohaku avant le bilan de santé régulier.

La même procédure se déroule pour les deux kois suivants, qui retournent ensuite eux aussi dans l’étang de jardin sans diagnostic inquiétant ou nécessité d’agir aiguë. Il s’agit d’une femelle Kin Gin Rin âgée d’environ 10 ans, longue de 55 cm, à laquelle le couple de propriétaires s’est très vite attaché en raison de sa familiarité. La petite blessure sur son nez a été désinfectée et vaporisée avec un spray vulnéraire. «Les kois unicolores et de grande taille sont considérés comme des sujets décontractés et moins délicats», explique le Fishdoc, raison pour laquelle, lors des bilans de santé, il sort généralement des multicolores de l’eau. Le dernier poisson examiné, un Kohaku rouge et blanc, l’une des variétés de koi les plus populaires et les plus répandues au Japon, souffre de la maladie de Hikui. Le tableau clinique présente des décolorations des cellules cutanées rouges par des proliférations ou tumeurs certes bénignes, mais qui peuvent s’étendre plus profondément si elles ne sont pas soignées. Ce n’est pas une maladie infectieuse portant atteinte au koi, mais il s’agit plutôt d’un défaut esthétique, particulièrement chez des sujets de grande taille et de très grande valeur. Pour le maintien de la qualité de la peau, il faut une bonne qualité de l’eau et un aliment pour kois frais et équilibré, riche en vitamines, explique le dr Knüsel, qui constate toutefois chez ce Kohaku que la maladie a attaqué ses muqueuses. Mais aucune autre mesure n’est prise. Les propriétaires doivent l’observer attentivement.

Pour terminer, le Dr Knüsel informe le couple de propriétaires des résultats de son examen et répond à leurs questions. Eu égard aux mois d’hiver qui viennent, également sur le thème de la température de l’eau, de la couverture du bassin, des quantités de nourriture en hiver, etc. Un espresso d’au revoir est encore offert au Fishdoc et c’est le départ pour Embrach. Je demande quelle est la taille idéale d’un bassin de kois et l’importance d’un système de nettoyage et de filtre fonctionnant parfaitement. Contrôles, dont sont responsables des professionnels comme les constructeurs d’étang et les distributeurs et amateurs de kois. Ce qui n’empêche pas le Fishdoc lors de ses visites de jeter quand même un coup d’oeil à l’installation.

Le courage de faire face aux lacunes

Ralph Knüsel, 43 ans, qui n’avait jamais possédé ses propres poissons jusqu’à il y a quelques années, mais qui s’est toujours beaucoup intéressé aux animaux, particulièrement aux animaux sauvages et exotiques, résume: «Pendant longtemps je ne savais pas si j’allais faire des études de zoologie ou de médecine vétérinaire. Jusqu’à ce que mon père, qui possédait une clinique vétérinaire à Lucerne, me donne le tuyau qui a probablement été décisif: Tu peux toujours faire ton hobby de la zoologie, mais pas de la médecine! Après mes études, le Laboratoire pour les maladies des poissons m’a fait entrevoir une thèse. Tout à coup les examens épidémiologiques, les prélèvements d’échantillons dans les eaux courantes et les piscicultures de Suisse et l’établissement d’une nouvelle méthode de laboratoire me paraissaient plus passionnants qu’une thèse sur le ténia du renard chez les singes. Puis deux ans sont devenus trois et les poissons toujours plus passionnants! J’ai pu retirer de discussions avec les clients que peu de vétérinaires en Suisse s’y connaissent en poissons, et qu’il existait particulièrement chez les propriétaires de kois un besoin de suivi professionnel, qui était couvert sommairement par des visites sporadiques de vétérinaires d’Allemagne. Le «courage de faire face aux lacunes», avec l’option de se spécialiser comme vétérinaire dans les maladies des poissons, était également soutenu par son épouse. Après que Ralph Knüsel a réalisé son rêve de travailler comme vétérinaire en Afrique avec un projet postdoc sur la gestion de la santé chez différentes espèces de poissons en Afrique du Sud, le couple a démarré son activité de «vétérinaires pour poissons», avant de se mettre à leur compte en 2009 en fondant la société fishdoc GmbH. Avec succès, et depuis quelques années en engageant d’autres vétérinaires. «Les poissons continuent à me fasciner en tant qu’êtres vivants.» De plus, j’aime être proche des clients. Du fait d’être généralement au domicile des gens, il en résulte une relation toute autre avec les clients que lorsque ce sont eux qui viennent au cabinet!»

Les poissons ressentent-ils la douleur?

À Embrach, le propriétaire inquiet de la femelle koi opérée attend déjà à l’accès à la maison. Tous deux se rendent directement vers le bassin des kois, en discutant de la courbure extrême au ventre apparue tout aussi subitement qu’elle a maintenant disparu à nouveau. La suture avait-elle éclaté? L’amateur déclaré de variétés de koi extravagantes avait acheté seulement au printemps 2015 la femelle Shiro Utsuri (un koi au dessin noir et blanc, sous-variété de la «variété harmonie» Utsurimono). «L’opération d’élimination du tissu tumoral, qui avait duré près d’une demi-heure, avait bien entendu représenté une sollicitation pour le poisson. Nous avions retiré tout ce qu’il était possible d’enlever. Un risque résiduel persiste, même dans le cas d’une intervention réussie comme celle pratiquée sur ce koi d’une espèce très populaire!»

D’autres animaux de compagnie ou de rente peuvent montrer qu’ils ressentent des douleurs, mais qu’en est-il des poissons? Dr Knüsel: «C’est un sujet important et difficile. Tous les poissons ne sont pas pareils. Parfois nous voyons des poissons présentant des blessures profondes, certainement douloureuses, mais qui se comportent tout à fait normalement, nagent avec le banc et mangent comme si de rien n’était. D’autres en revanche se séparent du groupe, sans qu’il soit possible de distinguer une anomalie extérieure quelconque. Nous ne pouvons pas identifier d’expressions faciales chez les poissons. Nous n’entendons aucun son. Nous ne percevons pas non plus les hormones de stress que les poissons dégagent éventuellement. Il ne nous reste donc que l’observation et l’expérience. Nous sommes également très dépendants des propriétaires, parce que les poissons se comportent différemment lorsqu’un inconnu s’approche du bassin ou lorsque nous plongeons l’épuisette dans l’eau. Un grand problème est que nous ne pouvons pas examiner les poissons sans sédation ou narcose. Par conséquent, ils ne se contractent plus lorsque nous touchons un endroit éventuellement douloureux. Les poissons n’ont pas de température accrue ou de fièvre mesurable en cas d’inflammations ou d’infections. Et nous ne pouvons pas examiner leur sang. Il y a bien certaines valeurs de mesure, mais la plupart des spécialistes attribuent peu de constance et d’importance aux valeurs sanguines. Dans l’ensemble, nous en savons simplement trop peu sur les poissons, ce qui est parfois un peu frustrant. En effet, la médecine des poissons n’est souvent qu’une médecine très limitée, consistant plutôt en une amélioration des conditions de détention ou de gestion, respectivement en la réduction du nombre de parasites et de bactéries.»

Intervention chirurgicale sur la femelle koi à Embrach, sur laquelle le Dr Fabienne Ott Knüsel a retiré une tumeur de 580 gr au bas-ventre.
Intervention chirurgicale sur la femelle koi à Embrach, sur laquelle le Dr Fabienne Ott Knüsel a retiré une tumeur de 580 gr au bas-ventre.

Le koi représente la force, le bonheur, le succès

Ainsi, le Shiro Utsuri à Embrach ne flotte pas immobile à la surface de l’eau, mais il faut d’abord le retrouver au fond du bassin. Ensuite, tout va vite comme d’habitude et le Dr Knüsel récapitule son examen d’urgence: «Je ne veux pas trop manipuler le koi maintenant. Ce serait dommage, car son état était encore stable voici quelques jours. Je vais tirer les fils, lui donner une injection d’antibiotiques, puis il pourra retourner dans le bassin. Il n’a pas de parasites. La perte de sang due à l’opération n’était pas insignifiante, mais la réaction inflammatoire était modeste. Il peut s’agir d’une accumulation de fluides. Ceux-ci doivent s’écouler des oviductes, sinon il faudrait ouvrir encore une fois. Mais seulement dans quelques mois. Je ne veux pas intervenir maintenant dans la blessure fraîchement suturée!» Sitôt dit, sitôt fait, et le poisson noir et blanc «souffrant très probablement d’une tumeur ovarienne» est rapidement replacé dans le bassin avec les 28 autres superbes spécimens.

Le 21 mars, début calendaire du printemps, approche à grands pas, et pour le Dr Ralph Knüsel et son équipe de Fishdoc, c’est le moment des bilans printaniers de leurs protégés à sang froid. Si aucune complication inattendue ne survient chez les poissons, ils pourront «accueillir» de nouveau leur médecin de famille en mai ou en juin pour la visite de contrôle convenue.

Texte et photos: Anita Baechli, abcomunica.ch

fishdoc GmbH à Rain/LU

Le Fishdoc Ralph Knüsel, dr méd. vét., est toujours joignable pour ses clients et collègues, même en déplacement.

Ralph Knüsel, Dr méd. vét., s’occupe, en plus des kois, de la plupart des grands élevages de poissons en Suisse; il est consultant en tant que «spécialiste des poissons» pour plusieurs cantons de Suisse centrale et chargé de tâches de contrôle officielles auprès d’exploitations piscicoles. Son épouse, Fabienne Ott Knüsel, Dr méd. vét., est propriétaire à 50%, opère les kois malades et s’occupe de la région de Suisse centrale. En plus de son activité de vétérinaire officielle du canton de St-Gall, Ilka Schumacher, Dr méd. vét., suit à temps partiel des clients de Suisse orientale et d’Autriche. Michel Bula, Dr méd. vét., s’occupe notamment des poissons d’aquarium, en plus des kois, et est responsable essentiellement du nord de la Suisse et de la Suisse romande. info(at)fishdoc.ch | www.fishdoc.ch

 
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